Je suis soignante, je médite…et pourtant j’ai besoin d’aide


Burn-out, Méditation, travail, Vie quotidienne /

Psychologue depuis 13 ans, j’ai réalisé à de nombreuses reprises que les professionnel.le.s soignant.e.s ont dû mal à parler de leurs souffrances, de leurs échecs.

En réalité, tout le monde a dû mal à reconnaître ses difficultés,

mais pour les soignants c’est comme si nous devions toujours être des super-héros invincibles qui devaient toujours adorer leur travail.

La barre est souvent mise très haute par les soignant.e.s eux-mêmes.

Et puis il y a aussi les stéréotypes qui circulent.

Je me souviens que je parlais à table de la dépression d’une amie thérapeute.

Une personne a tout de suite réagi:

“Non mais attends, une psychologue en dépression: c’est impossible!“.

Comme si être psy vaccinait contre la dépression, le mal-être,… Freud et Lacan en sont de parfaits exemples d’ailleurs.

Il est bien connu que…ce sont souvent les cordonniers les plus mal chaussés.

Les idées reçues peuvent avoir d’autres effets.

Par exemple, une psychologue en libéral me disait combien il était difficile de compter sur le bouche à oreilles chez les adultes, chacun préférant cacher, honteusement, qu’il “est suivi”.

Même au XXI ème siècle il reste compliqué de confier à ses proches qu’on “voit un psy”.

En tant que psychologue et méditante, je pensais être en capacité de prendre du recul, pouvoir me protéger du burn-out, de la souffrance au travail, des problèmes d’équipe,…

Je me suis rendue compte que ce n’était pas toujours le cas.

J’ai été obligée de prendre conscience de mes limites et d’observer que j’avais mis en place des mécanismes de défense assez lourds. Tout ça pour pouvoir survivre dans une institution en difficulté depuis de nombreuses années.

Si l’étape de reconnaître ses difficultés est déjà ardue, il est encore plus rude de le partager avec certains proches, ou collègues.
D’abord parce que nous voulons garder une image intacte de nous-même, et ensuite parce que la technique des œillères/ de l’autruche est encore souvent utilisée.

Rien de malveillant à ça.

Nous essayons tous d’atteindre le but que nous nous sommes fixés en enfilant la blouse (symbolique) du soignant: tenir bon, coûte que coûte.

“J’assure”. “Je fais avec”. “J’arrive à m’adapter, à prendre du recul”.

Jusqu’à quel point est-ce conseillé? Viable?

Et si des fois, réussir c’était abandonner? Accepter d’échouer?

Remettre en question les principes sur lesquels nous nous étions construits?

Pour ma part, je suis psy, je médite, je fais de mon mieux et pourtant je fais le constat que je n’arrive pas toujours à:

communiquer de manière bienveillante avec tout le monde,

enchaîner les rendez-vous toute la journée,

être toujours à l’écoute, bienveillante, tolérante, patiente, souriante, disponible pour l’autre, généreuse, pertinente,…

J’ai encore du mal à l’admettre.

Il y a le côté désagréable de se sentir en-dessous de tout alors qu’il y a des centaines de personnes qui vous ont fait confiance…

et il y a le côté “je n’ai pas envie de déranger, de créer des inquiétudes inutiles, ça va passer, je peux me débrouiller seule”.

Dans tous les cas la question est de prendre le risque de fragiliser son image aux yeux des autres (le fameux “je veux être la petite fille parfaite”) et de l’idéal qu’on s’est construit de soi-même.

Avouer à l’autre qu’on n’y arrive pas peut être tellement honteux que nous préférons parfois utiliser la dénégation, le déni, la projection de nos problèmes et de nos émotions sur les autres,….

Pourquoi est-il si difficile de s’accepter vulnérable?
Pourquoi j’ai du mal à accepter que je puisse être épuisée, dépassée, vidée, angoissée, agressée, agressive?

“L’individu parfaitement équilibré n’a pas toute sa raison.” disait Charles Bukowski.

Je pense que lever les tabous feraient de nous de meilleurs professionnels. Plus proches de la réalité de ce qui se passe à l’intérieur de nous.

En ce qui me concerne, même si c’est tabou de le dire pour une psy:

des fois je n’en peux plus d’écouter les autres.

Par exemple, quand la coupe est pleine, je n’arrive plus à entendre les plaintes de mes collègues.

Car oui, j’entends beaucoup de plaintes de la part des collègues et je peux même les nourrir parfois aussi, de manière automatique.

Ce qui est épuisant dans ces plaintes c’est que parfois elles tournent en rond. Elles rejettent la faute sur les autres (les cadres responsables, les patients, etc…) mais ne permettent pas de véritable changement dans le fonctionnement.

J’aimerais qu’on puisse se rencontrer vraiment, au-delà de notre identité professionnelle de super-héros.

Baisser les armes de la toute-puissance liée au monde médical et reconnaître que les objectifs fixés sont trop élevés permet de relâcher la pression.

Apprendre à s’accepter avec ses limites permet aussi d’être plus tolérant vis-à-vis des difficultés de l’autre…et peut même favoriser l’entraide.

Les tabous et non-dits nous isolent.

C’est pour cela que j’ai besoin d’aide. Pour l’instant je la trouve via une thérapie personnelle, des supervisions groupales, la pratique de la méditation, de l’écriture, du théâtre d’impro, etc…

Différents outils qui me nourrissent sur différents plans, qui permettent de faire un pas de côté, via l’abréaction, l’expression créative, la mise en mots, l’analyse, l’introjection d’une enveloppe groupale contenante, etc…

Il est donc possible de se sortir de ce sentiment d’impuissance et de solitude.

C’est dans cet esprit qu’avec une collègue et amie sensible à ces problématiques nous avons créée une formation, en imaginant celle que nous aurions aimé trouver sur notre chemin.

Crédit photo: @fairytailphotography

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6 réponses à « Je suis soignante, je médite…et pourtant j’ai besoin d’aide »

  1. Bonjour,
    C’est très intéressant votre témoignage car cela m’a permis de me rendre compte que j’idealisais peut-être la profession de psychologue, étant donné que cela fait quelques temps que j’envisage une reconversion dans. Au final, même si j’ai une profession très différente de la votre (je suis juriste en entreprise) j’y retrouve les mêmes inconvénients (pression, objectifs élevées, devoir toujours être pertinent, rassurant, pouvant entrainer angoisses ect). Votre témoignage me fait donc réfléchir …

    1. Oups mon commentaire n’était pas complet et est parti trop vite ^^ voici la version à prendre en compte :
      C’est très intéressant votre témoignage car cela m’a permis de me rendre compte que j’idealisais peut-être la profession de psychologue, étant donné que cela fait quelques temps que j’envisage une reconversion dans cette voie. Au final, même si j’ai une profession très différente de la votre (je suis juriste en entreprise) j’y retrouve les mêmes inconvénients (pression, objectifs élevées, devoir toujours être pertinent, rassurant, sentiment de solitude face aux grandes responsabilités et pouvant entrainer angoisses ect). Votre témoignage me fait donc réfléchir …

    2. Merci Esther pour ce retour. Oui, en effet ces problématiques sont transversales malheureusement…Le point positif c’est que plus nous sommes nombreux à nous pencher sur la question, plus ça va bouger vite.
      Nous avons d’ailleurs été contactées par des avocats sur ces mêmes questions.
      Après, cela ne doit pas vous empêcher de devenir psychologue si cela est votre désir profond. N’hésitez pas à me contacter si vous voulez plus d’informations sur la profession, qui a plein de bons côtés aussi.

  2. Merci pour cet article authentique et extrêmement intéressant qui confirme que les personnes dites piliers (celles sur qui l’on peut compter) sont justement les plus vulnérables au burn-out.
    C’est important de se protéger, encore plus quand on évolue dans des atmosphères lourdes comme c’est le cas pour les psychologues.
    Donne nous de tes nouvelles !

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